dimanche, juin 14 2009

Travaillons du chapeau

- Je vais essayer une pétasse blonde, s’il vous plaît.
- Ah désolé on n’en a plus. On n’a plus non plus de P’tite cochonne ambrée.
- Il vous reste quoi de local ?
- On a une très bonne bière de l’Abbaye.

***

- Mon dieu, je viens de lire “orgasme” sur ce papier peint…
- Ton inconscient te joue des tours, moi le premier mot que je lis c’est…
- C’est ?
- “orgasme”.

***

- Oh, t’as rapporté de l’alcool de pneu d’ex-URSS, comme c’est attentionné !
- Attends, j’allais pas acheter de la Grey Goose pour faire des cocktails…
- Et du coup t’as pris de la Poliakov. Y’a un juste milieu peut-être ?
- Sans doute, mais faudra faire avec. Ça et trois litres de Red Bull.
- Juste milieu… ste milieu… lieu… eu…
- Écoute, à nous deux on a dormi quoi ? 5 heures en cumulé sur les dernières 24 heures ? De l’energy drink, c’est exactement ce qu’il nous faut.
- Tu me sers du Boulaouane ?

***

- J’ai rencontré un flic grimpeur qui m’a fait du gringue
- Il lui a fait du grain ?
- Du gringue
- Et du coup elle nous a fait un tajine de poulet avec de la graine
- Tout s’explique

***

- Faut toujours que je rajoute mon grain de sel
- C’est ton côté gringalet
- …et un poil grain d’gueule
- Bon pendant ce temps là les minutes s’égrènent et on a faim
- Te voilà philosophe. Ça me donne du grain à moudre.
- Hé les blagueurs, ça vous dit du pain aux céréales ou vous préférez du standard ?
- Nan te casse pas la tête, du standard ça ira
- Oh tu faiblis, t’as raté le pain aux graines
- Ouais, je pédale un peu dans la semoule. On s’écoute un peu de grain d’core ?

***

- Le chat t’a réveillé ?
- Nan, j’ai pas fermé l’œil. Il reste du Red Bull ?
- Je ne crois pas. Je vais faire du café et je file au sport.
- T’as une compétition de lancer de brosse à cheveux ?
- Voilà, t’as tout compris.
- Nan sérieux, pourquoi tu prends ton complet de toilette ?
- Parce que généralement après le sport, on se douche.
- Oh.
- T’es vif ce matin.
- Ben généralement après une cuite, je dors.

***

- Les MMO c’est le mal incarné. Une fois, sa fille est venue à la maison, et il jouait à Pirates of the burning sea. Il ne s’est même pas levé pour lui dire bonjour.
- Hein ? N’importe quoi, c’est absolument faux !
- Tu vois, il était tellement pris qu’il ne s’en rappelle même plus…
- Non mais c’est pas ça, je m’en souviens très bien mais je jouais à Civilization. Faut pas tout confondre.

***

- Elle vient d’appeler, elles seront en avance finalement, elles arriveront vers 20h.
- Sauf qu’il est 20h20, déjà.

***

- Disons qu’on commence par Bangkok, ensuite on profite qu’on n’est pas trop loin pour aller à Ayuthaya et Lopburi. Après hop, on peut faire un tour du côté Chiang Mai, et de la on peut imaginer se promener vers Chom Thong, Chiang Dao, limite Chiang Rai, Chiang Saen, et Wiang Chai. J’irais bien sur une île aussi, genre Ko Chang, ou Ko Kut. Éventuellement Kaôh Kong ou Kaôh Rung…
- Vous avez fait votre choix ?
- Oui, je prendrai une double aspirine et une carte de Thailande s’il vous plait
- Ajoutez un triple Red Bull. Sec, sans vodka.

***

- Hé Hé, et tu te souviens quand euh, c’est quoi déjà son nom, il avait mangé la feuille de pandanus avec.
- (s’étrangle)
- Ah ouiiiii, le pauvre on s’était trop foutu de sa gueule tout le voyage avec ça. Au fait, on n’avait pas pris deux Gai Ho Bai Toey ?
- Nooooon, je ne crois pas. Et c’est toxique sinon, comme feuille ?

***

- Mais tu faisais pas de la sécurité avant toi ?
- Si, quand j’étais dans le sud. Maintenant je fais du dev.
- T’en as eu marre ?
- Nan, j’avais une vie de rêve, mais je pouvais plus blairer mon boss.
- Bon enfin j’imagine que t’as retrouvé plein de trucs cools en revenant à Paris du coup.
- Non.
- Y’a rien qui te manquait et que t’es content d’avoir retrouvé, sérieux ?
- Attends si. La tour Eiffel.

***

- Bonjour monsieur, avez-vous un appareil photo numérique, un téléphone mobile, un disque dur portatif ou un ordinateur portable dans votre bagage à main ?
- Vous avez tout bon. Ah nan attendez, j’ai deux téléphones.
- Oh. Excusez-moi mais exceptionnellement il faudra tous les sortir en ma présence.
- Pas de soucis.
- Vous avez des liquides ?
- Non.
- Une bouteille d’eau ?
- Ca compte comme liquide l’eau, non ?
- Pas de gel douche, de shampoing ?
- Non plus, c’est en soute.
- De la mousse à raser ?
- Vraiment pas.
- Du chocolat ?
- …

dimanche, juin 7 2009

Musique indémodable

Visions of future pop

Selon certaines personnes dont nous tairons le nom, des gens comme Brel, Brassens et Coluche seraient terriblement actuels. Et donc indémodables. Ce qui justifierait qu’on les écoute mieux, qu’on les redécouvre, qu’on en tire la substantifique moëlle. Je relève donc le défi : aujourd’hui nous analyserons “Mon vieux Lucien”, d’Edith Piaf. (Exercice : si vous êtes courageux, lisez le texte intégral.)

Quelle chance que t’as d’avoir, Lucien, un vieux copain comme moi. / Moi, tu m’connais, j’aime rigoler et m’amuser, pas vrai ?

D’emblée, on note que Lucien est un prénom parfaitement moderne. Ca ne mange pas de pain – mais à vrai dire on ne sait plus bien ce qu’ils mangeaient à l’époque.

Mais tu n’ dis rien. Tu m’ laisses parler. J’ te connais bien. Tu m’ fais marcher. / Moi ça n’ fait rien. Tu peux y aller, mais maintenant, ça va, et dis-moi pourquoi / Tu fais cette tête-là comme ça ? mais… Regarde-moi… T’as les yeux gonflés. / Je t’ai réveillé ? Ah non ! T’écrivais à ta Bien-aimée… / Qu’est-ce que tu caches là ? Là…dans ton tiroir… Eh ben, quoi, fais voir !

Notre charmant Lucien semble un brin déprimé, au point qu’il cache un pistolet dans son tiroir (ou peut-être s’agit-il d’une guillotine de poche). C’est que, voyez-vous, il écrit à sa Bien-Aimée, et il a un peu du mal à aligner les mots. Du coup ça lui fout le moral en vrac – ce qu’on comprend aisément.

Pour ne rien arranger, son “copain” le saoule grave là tout de suite, et s’il pouvait la fermer un peu ça serait déjà ça de pris. On sait en outre que ce gros lourd a ramené toute sa bande, et qu’ils attendent vraisemblablement derrière la porte de Lucien. Dans ces conditions, le pauvre n’est pas près de finir sa lettre. En revanche, il est probable qu’à très court terme il fasse usage de son arme – et pas nécessairement de la façon attendue. Un pistolet – ou une guillotine de poche – lancé(e) à bout portant est très efficace, surtout quand la cible se trouve à moins d’un mètre (ce qui est statistiquement le cas : Lucien est de toute évidence parisien et habite dans une chambre de bonne).

…Lucien !… Eh bien quoi, Lucien !… Donne-moi c’ que t’as dans la main ! / Ah ! C’t’agréable, d’être ton copain ! / Ah non, Lucien ! / Allez… / Viens !…

La chanson se termine par la démission de Lucien, qui ne finira pas son courrier aujourd’hui. L’histoire ne dit pas s’il mettra une beigne à son “copain”.

***

Première impression : ce texte est effectivement très moderne. Il aborde sans complexe deux problématiques archi intemporelles : l’amour et la mort. Le seul souci, c’est qu’il faut être en mesure de lire le vieux français ; certains termes ont en effet dévié de leur signification d’origine, et le contexte permettant de se réapproprier le sens est généralement perdu.

Je vous propose donc ci-après une retranscription, afin d’aider nos jeunes lecteurs nés après 1947 à mieux saisir l’idée générale :

T’as du bol Jean-Romain, d’avoir un pote comme moi.
T’sais comment j’suis, j’pars grave en live des fois
Ben ce soir, pour déconner, j’te jure quoi,
J’ai dit aux autres: “on va squatter chez Jean-Romain!”

T’as du bol, Jean-Romain, de m’avoir comme pote,
Franchement sans m’vanter ‘chuis quand même trop cool
Ben quoi tu dis rien, vas-y tu déconnes !
OK lâche l’affaire, c’est bon. Mais vas-y quoi ?
Pourquoi tu tires la tronche là allez !?
Franchement, spa cool, t’es bourré ou bien ?
Bon quoi mais lâche ton facebook, c’est qui elle d’abord ?
Mais vas-y c’est qui, elle est trop bonne !
Hé man pourquoi t’as un pull, y fait quarante dehors,
Et c’est quoi ce cutter pourri là, ah mais c’est dégueu…

T’as viré Emo ou quoi ? T’es fou dans ta tête ?

Franchement t’as trop du bol de m’avoir comme pote, Jean-Romain,
J’te connais comme si que j’t’avais fait, tu vois,
‘chuis comme un frère pour toi, on s’dit des trucs trop intimes,
Genre tu kiffes 50 cents et tout– c’est qui c’te meuf sur ton myspace ?
Bon lâche l’affaire et ramène toi, on va picoler avec les autres

Mais t’as trop d’la veine mon vieux, comment qu’on s’poile tous les deux,
Un peu plus j’ai cru qu’tu virais trop dark, l’autre hé
Bon allez, j’me tire, ciao fréro. Et arrête de faire la gueule putain,
Viens donc boire des coups et mater l’roi Heenok sur youtube
Tu m’déprimes grave là avec ton Evanescence pourri,
Tu vas m’faire crever

Jean-Romain, hé, Jean-Romain bordel quoi ! Lâche ton cutter là !
Putain mais tu m’fous la honte là arrête,
C’est pas bon esprit, t’es pas flat mon gars
Jean-Romain, oh !
En plus Marie-Ernestine ça s’écrit avec un Y.
Et ça tiendra jamais sur ton bras.
Bouffon vas !

jeudi, juin 4 2009

So goth he scares himself

Fernsehturm, Berlin, Juin 2009

La scène se déroule à Berlin, dans la maison du sauvage. Par la fenêtre, le ciel change régulièrement de couleur, et les nuages jouent à Tetris. Sauvage est en t-shirt, les cheveux en pagaille, une vieille trace d’oreiller sur la joue droite et un peu de mousse de café sur le nez. Il courbe le dos devant son écran d’ordinateur, et s’adresse à divers interlocuteurs en parlant doucement dans les tuyaux.

- Sauvage -

Mmpppfff. Faudrait que je fasse quelque chose pour cet appartement, c’est le boxon. J’ai même pas dégonflé le matelas, j’ai l’impression de vivre dans un 20m² parisien. Sauf que je douille 54 centimes la demi-seconde d’appel à mes potes, et qu’il me faut 250 heures de marche soutenue pour aller les voir.

- .Déko -

Moi j’ai lancé une lessive, fait la vaisselle, fait mon lit au carré, arrosé mes plantes, et fait les courses déjà. J’hésite à récurer mes toilettes avec une tête de brosse à dent électrique avant de me mettre au boulot. Ou faire du repassage un peu, j’ai des caleçons qui attendent.

- Sauvage -

Sérieux tu repasses tes caleçons ?

- .Déko -

D’habitude non.

- Sauvage -

Ouais je vois. Hé attends un peu… C’est déprimant ici, tu veux pas qu’on bouge un peu ?

- .Déko -

Euh…

- Sauvage -

(à pleins poumons)

Par le pouvoir du glaive ancestral ! Je détiens la force toute puissante !

- Kas197 -

Du crâne ! Pas du glaive !

- Sauvage -

Oh hé, c’est ma pièce, je fais ce que je veux.

***

La scène se joue maintenant dans un café philosophique aux murs multicolores. Tout le monde boit des White Russian, les visages rayonnent. Dehors il tombe des hallebardes et des ninjas. Dedans, des chats sortent la tête du faux plafond, un cheeseburger entre les pattes. Le garçon dit que ça lui plait. Sauvage promène un petit space invader, une note de musique flotte au dessus de lui.

- Foule anonyme -

Pauvre, joyeux et indépendant ! – tout cela est possible simultanément ; pauvre, joyeux et esclave ! – c’est aussi possible, – et je ne saurais rien dire de mieux aux ouvriers esclaves de l’usine : à supposer qu’ils ne ressentent pas en général comme…

- Sauvage -

Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! Nintendo va sortir une Wii noiiiiiiiiiiiiiiire !

- Foule anonyme -

(interloquée)

- .Déko -

Ouais enfin ils en sortiront probablement aussi une rose, une verte, une bleue, une édition spéciale Zelda et une version en Lego. Pas de quoi pousser des petits cris perçants hein…

- Sauvage -

Nan mais attends, rien à voir, je te dis qu’ils sortent une Wii noiiiiiiiiiiiiiiiiiiire ! Noiiiiiiiiire !

- Un barbu -

(blasé)

Ouais, et ils vont faire comme Apple et te la vendre 200 euros plus chère, tu vas voir.

- Sauvage -

…noire ! Noire ! Noire ! Je la veux maiiiiiiiin’nant ! Noiiiiiiire ! Comment c’est trop la clââââââsse !

(chantonne, très faux)

Noire, noire, noire, noire, num’rooooo huuuun-un-uh-uuuun !

(fait jouer son space invader à Guitar Hero)

- Foule anonyme -

…l’augmentation continuelle de la productivité rend la promesse d’une vie encore meilleure pour tous toujours plus réalisable. Cependant, le développement du progrès semble être lié à l’intensification de la servitude.

***

(tomber de rideau)