Ré-équilibrer

Si on m’avait demandé il y a quelques temps de décrire la musique que j’écoute, la dernière chose à laquelle j’aurais pensé c’est “en majorité faite par des hommes”. Et pour cause, on ne voit pas bien le rapport, n’est-ce pas ? La musique, c’est un truc qui prend aux tripes, qui joue avec vos émotions. Quelque chose d’inexplicable qui fait que vous allez passer en boucle un morceau en lisant dans le moindre détail la bio de l’artiste sur Wikipedia.

Et pourtant… Après une rapide analyse au doigt mouillé (pré-trempé dans un tableur), 80% des artistes présents dans ma discothèque sont des hommes. Et c’est particulièrement visible dans mes playlists. Alors quoi, seuls les hommes écrivent des textes qui me touchent ? Composent de la musique qui m’obsède ?

Non. Loin de là même. Si je cherche un truc festif à écouter, je vais souvent m’orienter vers des femmes. Si je réfléchis à des chansons qui m’ont retourné le bide, je tombe encore souvent sur des femmes. Mais ce ne sont pas des morceaux dont je parle ou que je pousse auprès de mes amis. Pas par choix conscient, la plupart du temps, mais parce que j’ai intégré très tôt que c’était un peu honteux d’écouter Britney ou Zazie, par exemple. Et c’est un biais compliqué à déconstruire, parce que pour la plupart des gens, la simple mention de ces noms là vous classe dans la catégorie des personnes de mauvais goût.

Donc plutôt que d’écouter et partager de la musique mainstream (qualificatif péjoratif par excellence), où les artistes féminines sont un peu mieux représentées, je torture parfois les gens avec des machins considérés comme “pointus”, difficiles d’accès, et dominé par des couilles (vous avez essayé de faire écouter Apoptygma Berzerk à des enfants ? C’est un bon test). Et même si je prends un réel plaisir à écouter tous les artistes dont j’ai accumulé patiemment les albums (oui, même Apoptygma Berzerk, selon l’humeur), j’ai sciemment zappé des genres musicaux entiers parce que ça n’était pas de la “vraie musique”. Pas un truc sérieux.

Ce qui est intéressant, c’est que ce qui ressemble à une expérience très personnelle est en fait complètement systémique. Toute la critique musicale est construite sur les mêmes bases. Exemple maladroit et approximatif avec les couvertures des Inrocks : en 4 ans on y trouve deux fois Philippe Katherine, mais aucune trace d’Aya Nakamura. On rejoue ? Chez Rock & Folk, on ne trouve que des hommes en couverture sur toute l’année 2017. Une seule femme en 2019 (Catherine Ringer), une seule toujours en 2020 (Chrissie Hynde des Pretenders).

Alors vous je ne sais pas, mais moi tout ça m’a un peu travaillé. En gros consommateur de musique, me dire que je passe à côté de plein d’artistes c’est très frustrant. J’ignore comment faire bouger les lignes, mais j’ai commencé par revoir mes règles. Désormais, je veux ré-équilibrer ma discothèque et inclure plus de femmes. Écouter des rappeuses, des chanteuses pop, des rockeuses, des goths, des métalleuses, des indépendantes. Et donc tant que je n’aurai pas atteint 50%, je n’ajoute plus que des disques portés par des femmes. Ça demande un petit travail, histoire de sortir de sa zone de confort, mais c’est beaucoup moins compliqué que je ne le pensais.

Et vous savez quoi ? Ben ça fait du bien.

bonus track - un épisode éclairant du podcast Les couilles sur la table sur le sujet : “En musique, les hommes donnent le la

morceau caché - mes découvertes et redécouvertes du mois dernier (dans le désordre, mais toujours avec plaisir) : Aloïse Sauvage, Amanda Palmer, Anoushka Shankar, Macy Gray, Beth Gibbons en solo, Melissmell, Charlotte Cardin, Dua Lipa, Allison Russell, Hoshi, Billie Eilish, Mereba, Girli, Regina Spektor, Imany, Patti Smith, Mariama, Young M.A., Tash Sultana

Commentaires

1. Le samedi, mai 29 2021, 17:17 par fredoche

Noa, Yaël Naïm, Marina (and the diamonds), Florence + the machine, pour les dames que j’écoute régulièrement et qui ne sont pas dans ta liste non exhaustive.

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